Tritonik: du blues entre gammes wolofs et rythmes karnatiques

C’est Tritonik qui est au programme chez The Irish ce vendredi pour clore ce mois d’avril. Un rendez-vous exceptionnel car, plus qu’Eric Triton lui-même, il s’agit d’un groupe qui entreprend une expérience musicale dont la valeur a été jusqu’ici décrite très pauvrement. Car, il faut bien admettre que Tritonik est l’expérience musicale qui interpelle par-delà les continents ; l’intérêt est manifeste autant dans le sud de l’Inde qu’à Madagascar et dans la capitale allemande. Aussi, maintenir Eric Triton dans la seule description d’un bluesman relève aujourd’hui d’un cliché réducteur. Ce n’est pas le public de The Irish qui donnerait dans pareille ignorance. Au contraire !

Tritonik_graffiti_wall_lovelitestudio

Depuis plus d’un an, le public de The Irish est exposé à des concerts de qualité chaque vendredi. Composé de plusieurs générations qui bousculent joyeusement les catégories sociologiques du pays, ce public se réclame d’une culture de la curiosité et de l’ouverture vers la nouveauté. Ce n’est donc pas étonnant que ce blog lui ait été dès le départ destiné car, ce public se veut connaisseur autant de ce qui se prépare en cuisine ou au bar que ce qui va se jouer sur scène. Et il sait que même sur ce blog, il obtiendra les informations les plus justes et plus précises mêmes qu’il n’aurait pu trouver dans la presse généraliste.

Eric Triton avait certes débuté avec des titres de blues et de funk et proclamait lui-même alors ce « Blues dan mwa » qui l’habitait dès le réveil. Et il n’a pas oublié ce temps de sa jeunesse où, quand un chien flottait dans le « Canal Pont 22 », ne pouvoir y plonger ‘bluesait’ sa journée. C’est ainsi, avec des textes sentant bon la poésie du vécu en milieu populaire, qu’Eric Triton s’est imposé.

Mais même si déjà initialement ses rythmes étaient issus autant de la créolité mauricienne que des états du sud des Etats-Unis, Eric Triton n’a pas voulu s’enfermer dans la formule qui avait fait son succès. La musique étant un vaste champ d’exploration, les plus avertis de la chose musicale ont pu réaliser comment il a commencé à faire des emprunts des influences sénégalaises, notamment avec des gammes qui rappellent les Toure Kounda des années 80. Eric Triton y est parvenu avec une telle aisance que l’on est porté à se demander s’il n’aurait pas hérité des gênes de ces Wolofs dont les seuls traces aujourd’hui résident dans ce quartier dit Camp Yoloff…

Mais Eric Triton ne s’est pas arrêté là dans cette quête chazalienne de sens plastique et de sens magique. Aux gammes des wolofs, il ajoutait des improvisations au skat issus des pasteurs de Georgie et du Bronx qui, selon les termes évangéliques, « parlaient en langues ».

Déjà, on peut réaliser que, même si Eric Triton évolue généralement avec une structure instrumentale assez minimaliste, l’orchestration n’en est pas appauvrie pour autant. Déjà il joue de manière particulière à la guitare ; il joue de la main gauche sur une guitare de droitier et il a dû inventer une doigtée particulière pour jouer les basses au bas et les aigus en haut.

Mais, il faut aujourd’hui écouter Tritonik au-delà d’Eric Triton car, il y a ses acolytes qui ont participé avec lui à une expérience extraordinaire qui fera, un jour peut-être, l’objet d’études pour des ethnomusicologues. Il faut bien reconnaître que la manière dont Emmanuel Desroches évolue sans complexe à la basse donne un excellent arrondi au jeu de guitare très élaboré d’Eric Triton. Le point fort toutefois de toute cette expérience réside dans l’apport de Shakti Ramchurn avec ses tablas car c’est lui qui a permis à Eric Triton de rentrer de plain pied dans l’univers très élaboré de la musique indienne. Il faut aujourd’hui écouter Tritonik en considérant ce qui relève de la syncope et de la polyrythmie. Comment décrire les mesures quand il passe du registre du be-bop à des improvisations mandingues pour ensuite décomposer le rythme selon les principes du tāl ? Eric Triton passe d’un registre à l’autre avec une facilité qui montre autant des aptitudes innées à entendre cette décomposition très complexe de la musique traditionnelle indienne. Comment, dans son cas, utiliser des termes et des concepts occidentaux dans les analyses rythmiques et les transcriptions de musique non-occidentales, sans s’égarer dans l’ethnocentrisme ?

Quelques notions de la musique indienne

Dans le cas de Tritonik, il nous faut retourner aux bases de la musique indienne et comprendre cette manière particulière de décliner la rythmie selon ses nombreuses possibilités mathématiques en tenant compte autant des capacités humaines à jouer des instruments qu’à donner de la voix. Selon la théorie musicale indienne, la musique peut être soit anibaddh (non liée, c’est-à-dire sans tāl) soit nibaddh (liée, avec tāl). Les formes nibaddh doivent être organisées selon une des structures métriques autorisées ou tāl. Chaque tāl (la musique savante de l’Inde en comporte à peu près une vingtaine qui sont couramment utilisés) est fondé sur l’interaction de trois niveaux de pulsations appelés mātrā (battements), āvart (cycle) et vibhāg (section).

Un certain nombre de mātrā, d’habitude entre six et seize constitue un āvart ou cycle, et ce cycle se divise en plusieurs vibhāg ou subdivisions qui ne sont pas nécessairement d’égale longueur. Autrement dit, plusieurs vibhāg comportant chacun plusieurs mātrā s’additionnent pour former un āvārt. Dans le jhaptāl par exemple, chaque āvārt comporte dix mātrā, répartis en quatre vibhāg de respectivement 2, 3, 2 et 3 mātrā.

Tritonik

Eric Triton est l’un des rares pratiquants de la musique occidentale à avoir maitrisé cette forme très élaborée de calcul de la mesure dans la musique classique indienne. Avant lui, il y a John MacLaughlin qui avait entrepris cette longue initiation dans les années 80. Eric Triton a poussé l’originalité jusqu’à l’intégrer à sa propre polymétrie, notamment en faisant jouer ensemble Shakti Ramchurn et Kurwin Castel que l’on retrouve à la ravane et au doumdoum. Il improvise avec eux, dans ses différentes chansons, pour que chaque solo devienne un instant qui galvanise le public et en même temps séduit l’érudit par ce marronage réussi lorsque la musique elle-même est libérée des barrières mentales qui l’entravent.

Tritonik bouscule ainsi les notions de tempo et de rythme ; ce groupe éventre les registres musicaux et explose les murs des catégories ethnocentrées. Et ce vendredi chez The Irish, avec les clés que nous vous fournissons, vous pourrez enfin décoder les lignes complexes que les différents musiciens ont tressé pour ensuite réaliser, non pas un patchwork, mais l’équivalent d’un tapis persan où les images changent selon les lumières dont chacun dispose…

 

© Neologik Ltd. – 2017

Leave a Comment